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architectures of violence
"je me souviens avoir lu, un jour, un détail concernant les stations fantômes dans berlin-est, ces stations de métro qui avaient été murées, fermées, pour en interdire l’accès, alors que le métro continuait à circuler, depuis et vers des stations de berlin-ouest."

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"je me souviens avoir lu, un jour, un détail concernant les stations fantômes dans berlin-est, ces stations de métro qui avaient été murées, fermées, pour en interdire l’accès, alors que le métro continuait à circuler, depuis et vers des stations de berlin-ouest."

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Habiter la ville. hanter les mémoires. — architectures of violence 16-18.02.2023 — a reflection by Yamna El Atlassi

For three days, we gathered to navigate questions relating to the power dynamics embedded within spatial settings. Writer and cultural worker Yamna El Atlassi unfolds her take on the programme by weaving a thread through the discussions, performances, workshops and soundscapes brought together for Architectures of Violence.

 

murs

 

je me souviens avoir lu, un jour, un détail concernant les stations fantômes dans berlin-est, ces stations de métro qui avaient été murées, fermées, pour en interdire l’accès, alors que le métro continuait à circuler, depuis et vers des stations de berlin-ouest. 

 

le détail qui m’avait marquée étant qu’en surface, elles avaient disparu de l’esprit des gens.

 

oubliées. 

 

l’exemple du berlin durant la guerre froide nous vient évidemment en tête rapidement quand on se penche sur la manière dont les constructions et les aménagements du territoire sont des outils de violence à l’égard de tout ou partie d’une population. 

 

un mur qui divise une ville européenne semble être une bizarrerie. dans les très nombreuses œuvres fictionnelles ou documentaires que j’ai lues, vues ou entendues à et sur berlin, il continue à être traité comme une parenthèse de l’histoire, un moment de grande brutalité à présent derrière nous. un fantôme d’un monde divisé qui n’existe plus mais qui continue à nous hanter.

 

pourtant, depuis la chute de ce mur, l’un des 6 qui existaient à l’époque à travers le monde, le nombre de ceux construits depuis à une frontière a considérablement augmenté, passant aujourd’hui à plus de 70.

 

la construction d’un mur dans un espace est un élément perturbateur, empêcheur de tourner en rond. 

nous en avons une illustration grâce à la performance “The Ferris wheel turns when the wind blows”, de l’artiste Sana Ghobbeh. 

 

durant celle-ci, elle trace devant nous, sur le sol d’une scène sans décor, le mur qui entoure un petit bout de terrain. elle joue admirablement de notre imagination : d’abord assise, seule au milieu de la scène, elle parvient à nous rendre palpable la végétation luxuriante, un petit paradis vert préservé de toute construction spéculative dans un coin d’evin, à téhéran. le mur qu’elle trace ensuite est celui de la prison d’evin, construite, depuis, sur ce terrain. 

 

elle nous relate quelques histoires de personnages qui sont confrontés aux côtés extérieurs de cette monstruosité. elle explore les différents espaces autour de ce mur, et également toute l’ambivalence de ce qu’il représente : il encercle et enferme tant ceux à l’intérieur qu’à l’extérieur. un peu comme le mur de berlin qui entourait en fait la partie ouest de la ville.

 

frontières

 

c’est d’ailleurs de berlin que viennent Miriam Coretta Schulte et Salma Said qui nous ont proposé de discuter de frontières durant leur atelier “Imaginative Justice”. 

 

dans le cadre de l’atelier, nous nous sommes prêté‧es au jeu, durant quelques minutes, de construire la défense pour les droits d’un demandeur d’asile dont le dossier avait été refusé. 

 

il est étrange que nous n’avons pas imaginé, dans le moment, élaborer une réponse créative en soutenant l’idée du refus total et radical de frontières, tel que défendu par le mouvement Abolish Frontex.

frontière, ce mot, on l’oublie trop souvent, depuis le coeur de notre forteresse européenne, évoque la ligne de front : un lieu de combat militaire. un endroit de guerre. à la lumière de cette étymologie, comment s’étonner de ce qui se déroule en méditerranée ? la violence que nous faisons subir aux réfugié‧es semble indigne d’une société démocratique. pourtant, c’est sans doute une continuité logique… 

 

Shanthuru Premkumar, invité‧e par les artistes pour nous parler du mouvement “In My Name” en faveur de la régularisation des personnes sans papiers, nous a rappelé qu’à la naissance de la démocratie, dans la Grèce antique, il avait été possible pour des hommes de devenir et de jouir du statut de citoyens libres, grâce au nombre bien plus important d’humains qui étaient esclavagisé‧es et opprimé‧es. 

 

alors, qu’est devenue notre imagination collective ? pourquoi, même dans le cadre d’un atelier mené par des artistes, où il m’est permis de rêver, j’ai oublié d’envisager de démonter intégralement tout système et bureaucratie, en lien avec les frontières et d’abolir celles-ci ? 

 

utopies

 

pourtant, je vis cette utopie : au sein de l’union européenne, l’espace schengen a été pensé, conçu, conceptualisé sur cette base. rendant ainsi réelles les visions du XIXème siècle, dont on retrouve la trace dans le texte que Victor Hugo a écrit pour “paris - guide de l’exposition universelle de 1867”, où il visualisait l’idée d’une europe du XXème siècle sans frontières, ajoutant qu’aux siècles suivants, cela concernerait l’humanité entière… 

 

malheureusement, l’homme de son temps qu’était Hugo, a souvent marié humanisme et projets coloniaux. le texte précité ou encore son “Discours sur l’Afrique”, lors d’une conférence de 1879, sont sans ambiguïté à ce propos. 

 

et ce projet-là a été plus rapidement mis en œuvre. quelques années plus tard, en 1885, c’est à berlin, que se tient la conférence qui organise le partage de l’afrique entre les nations européennes. 

 

et c’est en quelque sorte une expérience physique de ce moment que nous ont fait vivre les artistes Nadjim Bigou-Fathi et Soto Labor durant leur performance “Refreshing methods to shake up the manufacture of discourse”. 

 

en demandant au public de s’installer autour d’une grande table, en faisant endosser à quelques personnes l’identité de certains des conférenciers de l’époque, nous voilà inconfortablement installé‧es dans la position des décideurs d’hier… 

 

les artistes ont ensuite tracé les lignes de démarcation de part en part de la table, de leurs bras, s'immisçant entre nos chaises : ils ont joué, moqué le tracé des lignes sur la carte de l’afrique…  

 

marches

 

c’est par une autre expérience physique, la marche, que nous avons cherché les traces de ce temps dans l’espace public. durant la visite guidée avec le collectif Mémoire coloniale et Lutte contre les discriminations, Aliou Baldé nous parle également de cette conférence de 1885, et nous rappelle que le premier motif de celle-ci était de gérer la question du congo. 

 

en battant le pavé bruxellois, nous avons ironisé sur les paradoxes : conférence sur le congo, mais à berlin. “état indépendant du congo”, pour nommer une colonie. propriété personnelle du roi léopold II, et pourtant, c’est le premier ministre du gouvernement belge qui était autour de la table. 

et que dire de l’évolution des sentiments pour ce roi très critiqué et peu aimé à l’époque par les belges, et dont nos contemporain‧es semblent avoir oublié les griefs qui lui étaient adressés ? 

 

je marche, aussi, assez souvent seule, d’un point à l’autre de la ville. et je pense à cet autre paradoxe que représente pour moi cette activité. la ville n’est pas sans dangers plus ou moins important en fonction du genre, de l’âge, de la situation économique… 

 

mais marcher, c’est surtout mes premiers souvenirs d’autonomie et de liberté. au début des années ‘90, je suis adolescente : mes premiers pas à l’extérieur en solo avaient des objectifs précis : aller à l’école, à la bibliothèque, faire des courses. 

 

arrive le jour où  je demande l’autorisation de  “sortir faire le tour du bloc”. sortir sans autre raison que de vouloir flâner. cependant, ma demande est acceptée. et j’ai très vite dépassé la démarcation du simple bloc, et étendu mon territoire d’exploration à d’autres quartiers.

 

soulèvements

 

dans le quartier etterbeekois où j’ai grandi, seuls les garçons ont le droit de sortir “pour rien”, pour jouer et voir les copains. ils avaient leurs recoins, un petit parc, et il n’y avait pas de terrain vague. 

 

dans son film “Les Pavés de la Terre”, Baobab van de Teranga nous partage une capsule d’archives où des gamins d’un autre quartier bruxellois jouent au foot. en l’absence de parcs et de plaines de jeux à proximité, un terrain vague leur offre un lieu à proximité de leurs domiciles. l’artiste rassemble d’autres archives de l’époque et en particulier celles concernant le soulèvement de 1991 à Forest. 

 

les nouvelles de cet événement ne m’étaient pas parvenues à l’époque. j’en apprends donc un peu plus à ce sujet, grâce au film précité, au texte “Burning Conspiracies, from Brussels with love” que Baobab van de Teranga a coécrit avec Joachim Ben Yakoub, ainsi qu’à une table ronde.

 

durant cette discussion - qui réunissaient Joachim Ben Yakoub,  Latifa Elmcabeni, Nadia Fadil & Code Rouge et qui était modérée par Ibrahim Khayar - beaucoup d’idées et d’opinions émises m’ont marquée. leurs expériences, analyses, recherches, actions et pratiques artistiques se font échos et résonnent. 

 

dénominations

 

je reste admirative de leurs engagements respectifs à révéler et pointer du doigt la manière dont l’organisation de la ville, dans certains quartiers, permet de brutaliser certains corps, nos corps. 

 

leurs actions et leurs mots nous aident à dépasser notre hogra collective (je dis ici “notre” en référence au groupe ethnique commun dont nous faisons partie : les jeunes de forest, hier, les invité‧es de la table ronde et moi-même). 

 

nommer, trouver un vocabulaire pour décrire nos expériences et tracer les contours des lieux où celles-ci sont rendues possibles, est un processus essentiel que nous propose Ola Hassanain dans ses différentes pratiques. 

 

au cours de l’atelier “There is a city, and here, are my hands”, elle nous explique l’importance de trouver ce langage pour décrire nos espaces, soulignant que toute expérience humaine s’inscrit dans un lieu. 

 

via des cartes et des images de khartoum, elle questionne les espaces ouverts pourtant entourés de clôtures. “openness doesn’t mean access”, nous dit-elle. 

 

et cette violence n’est pas présente en essence uniquement dans la construction d’un immeuble ou le tracé d’une avenue. par exemple, qui, sous un soleil de plomb, peut profiter plus longuement et plus confortablement de l’ombre projetée par une construction ? elle met en lumière les jeux de pouvoirs dans l’aménagement d’une ville.

 

pertes

 

qui gagne, qui perd, sur l’échiquier de l’aménagement de nos cités ? 

 

les paroles de la chanson “The Winner Takes it All” du groupe ABBA m’évoque ce jeu et ce que le processus de colonisation nous a fait perdre, ces mémoires qui nous ont été volées. ces présents et ces futurs qui nous échappent à jamais. 

 

“the loser has to fall”. 

 

j’écoute en boucle ce morceau en marchant vers chez moi, et je me demande que faire de ce sentiment de manque, comment parvenir à transcender la perte ? s’adapter, créer autre chose, saisir les opportunités, même maigres, qui s'offrent à nous ?

 

l’artiste Basel Zaraa tente de répondre à ces questions et à celle de sa fille, qui s’étonne de ne pas connaître la maison où il a grandi, dans le camp palestinien yarmouk à damas. il a créé une maquette de la maison familiale perdue via son oeuvre “Dear Laila”. 

 

il s’agit d’une installation - pour une personne - conçue comme une pièce de leur foyer. quand arrive mon tour, je m’installe au bureau, j’ouvre les tiroirs, j’écoute ses mots me raconter les souvenirs d’un temps et d’un lieu qui ne sont plus, j’ouvre une fiole pour m’imprégner du souvenir d’une odeur, mes doigts tournent les pages d’un album photos de famille, je prends dans ma main longuement cette clé du retour…  plusieurs de mes sens sont invités à participer et cela provoque une émotion intense renforcée par la solitude imposée pour l'expérience.

 

la chanson d’ABBA continue à tourner pendant que j’écris ces mots et des bribes viennent me tourmenter, qui résonnent avec la situation des populations en exil. 

 

/The looser standing small, 

/our destiny

/Thinking I belonged there

/I thought it make sense building me a fence, building me a home

/But I was a fool, Playing by the rules 

 

et les mots de Elsa M’bala résonnent également dans mon souvenir : 

 

“we are put in a cage as being “anti”, while all we want is to live. we want to be free.

how can we achieve this when we are surrounded by buildings that inspire us fear?”

 

elle devait nous offrir une performance sonore pour clôturer ces trois jours d’activités. ses instruments ne sont pas arrivés à destination, perdus quelque part entre berlin et bruxelles.

 

à la place, elle nous a proposé une discussion sur son travail, son processus de création, ses inspirations, son parcours, sa vie entre yaoundé et berlin. elle a notamment partagé ses réflexions et ses idées. 

 

“how can you be part of something that is not meant for you?” demande-t-elle. 

 

répliques

 

en repartant, durant ma marche nocturne, ces questions se bousculent dans ma tête et se mélangent avec ce que j’observe autour de moi lors de ma traversée des quartiers du centre-ville. 

 

je songe au fait que nous habitons aux quatre coins de la ville. nous, les marginalisé‧es, les racisé‧es, les pauvres, les laissé‧es pour compte. nous, que la violence d’état vise plus souvent que d’autres. la gentrification tente de chasser certain‧es d’entre nous, les projets immobiliers détruisent l’âme de certains de nos quartiers. 

 

“c’est facile de faire partir les gens : il suffit de les oublier”, avait observé Ibrahim Khayar, durant la table ronde.

 

et pourtant nous sommes encore là : nous créons, nous cherchons, nous travaillons, nous nous solidarisons, nous marchons pour la justice, nous archivons nos mémoires, nous écrivons, nous racontons nos histoires, nous définissons l’oppression, nous inventons de nouvelles destinées, nous commémorons nos mort‧es, nous accueillons les expulsé‧es. 

 

nous sommes vivant‧es. 

 

et lorsque cela ne sera plus le cas, nous continuerons à hanter la ville de nos rires, de nos désirs, de nos envies, de nos nostalgies. 

 

nous ne vous laisserons pas nous oublier.